Face à elle

Il ne fallait absolument pas que cela ressemble a un laboratoire.

Le professeur Tatischeff, directeur du CRT, filiale du CNRS, et qui comptait une vingtaine de chercheurs dans son département, le savait bien.

Pas question non plus que cela ressemble a une maison, a un appartement type, avec tout l’équipement moderne et tout le confort que l’on peut habituellement y rencontrer.

Ainsi, ne laissant rien au hasard-mais qu’est ce que le mot « hasard » dans un centre comme celui ci?-, un studio de la Plaine St Denis fut réservé.

Plafonds rabaissés, fausses cloisons déplacées, formaient un bel espace d’une dizaine de mètres carrés et rappelaient sommairement une kitchenette de la fin des années 80.

Dans ce décor, Elle était là, contre le mur blanc cassé de cette cuisine improvisée.

Face à Elle ? Presque rien. Une table.

Derrière cette table ? Une chaise.

Sur cette chaise ? Le professeur Keret. Seul, bien seul face à Elle.

Il était 20 heures, ce vendredi soir, et plus rien n’importait, pour lui.

Juste Elle. Elle. Elle.

Il la fixait. Elle ne disait rien. Lui non plus.

Il était à deux mètres d’Elle et, dans cette effusion de silences, dans ce marasme des décibels, il pouvait entendre, réguliers, les battements de son cœur.

Et le temps, lourd, avançait comme quand, petit, il marchait, lui, a pas de fourmis dans la petite cour de récréation de son village de campagne. C’était bien loin, tout ça, loin de ces quelques mornes et pauvres 10 mètres carrés.

Elle ne disait rien, semblant compter les secondes.

Et le silence, toujours, devenait ennuyeux.

Il devait être 22h30, a présent. Non, il était 22H30 précises. Il était bien placé pour le savoir.

Face a Elle, toujours, il n’avait pas bougé. Il ne pouvait pas bouger. Il ne devrait pas bouger. Juste la regarder, Elle, encore et encore et encore.

Longtemps après -il devait être minuit et 2 minutes- , le samedi, enfin, était là.

Il se saisit du stylo Mont-Blanc posé sur la table en formica orange et pris quelques notes sur le bloc face a lui. Non, décidément, rien ne s’annonçait beau et facile.

Mais il était maintenant Minuit et 6 minutes.

Il renonça a calculer le pourcentage, sans doute microscopique, des heures passées ici par rapport a ce qui devait encore se profiler face a lui.

Un soubresaut le releva de la table. Il était 5 heures 24.

Sans s’en apercevoir, il s’était endormi. Il avait froid. Il la regarda.Oui, Elle était toujours la.

Elle avait peut être profité de son sommeil pour sortir, faire quelques pas. Peut être était-t-elle même allé prendre un café au distributeur de l’entrée du hall C ou ils se trouvaient.

Deux minutes après, un peu mieux éveillé, il réalisa que non, Elle n’avait pas bougé. Cette idée lui avait sans doute été inspirée par quelques survivances de rêves.

Mais non, Elle était toujours là. Et il pouvait encore percevoir l’inlassable rythme de son cœur. Toujours et encore. Encore et toujours.

Il se remis à la fixer. Il se força a ne pas détacher ses yeux d’Elle. Elle était belle, pourtant, d’une rondeurs gracieuse, mais son immobilité rendait la chose étrange et difficile.

Il devait faire jour, a présent. Il se prit a penser a sa femme, qui devait encore dormir, tranquillement, a quelques kilomètres seulement de lui. Sa femme savait qu’il était avec Elle, en ce moment.

2

Quelques siècles plus tard -il était 12 heures 47- , le bruit d’une petite trappe que l’on soulève et rabat aussitôt le tira de sa semi torpeur.

Son plateau repas.

Bizarrement, il n’avait pas très faim.

Il n’avait pas très faim mais ne partagea rien avec Elle.

Elle que cet enfermement prolongé et imposé ne semblait pas impressionner, ne pas gêner le moins du monde. Elle n’avait toujours pas parlé, pas cillé.

Il prenait des notes, régulièrement, inscrivait des observations, tant techniques que subjectives. Il était là pour ça, après tout.

Il aurait du, en cachette, amener son Ipod. L’épreuve aurait été plus supportable, en compagnie de Bach.Mais non, il s’égarait.Le professeur Keret était quelqu’un de professionnel. Il savait très bien qu’entre Elle et lui, rien ne devait faire interférence, que rien ne devait le divertir de sa tache principale ; Et cette tache principale, c’était Elle, Elle, Elle. Elle qu’il aurait maintenant envie de cogner. Il ne se promis pas de ne pas craquer avant la fin.

Le bloc, déjà bien rempli d’annotations en tous genres, commençait aussi a se couvrir de quelques récréation de Mont-Blanc, sous la forme de petits bonhomme se promenant de pages en pages, ou de carreaux noircis. Il était 15 heures 18.

Il décidait de changer de méthode. Il la regarderais toujours, mais par intermittence, et pas plus d’une fois par minutes, presque timidement, comme pour essayer de la troubler, Elle.

15 heures 19 minutes.

15 heures 20 minutes.

15 heures 21 minutes.

15 heures 22 minutes.

15 heures 22 minutes. Dommage.

A 17 heures 32, il bailla. Au moins jusqu’à 17 heures 33.

Consciencieux, il le nota sur le bloc ou les petits bonhommes d’encre noir faisaient toujours la ronde.

Et son cœur, toujours, à Elle.

Mais pourquoi ?

Pourquoi lui face à elle ?

Le temps devait être agréable, dehors, en cette fin de samedi. Pourquoi être là, maintenant ?

Pourquoi attendre face à Elle, dans ce silence et ce rien ?

Sur le bloc, il appela ça « angoisse de 18 heures 17 à 18 heures 46 ».

A 19 heures 54, le même bruit de la trappe que l’on soulève et rabat aussitôt se fis entendre. Il bondit de sa chaise et appela, cria. Mais rien. Le silence. Le silence et son cœur, à Elle, régulier. Le silence et son cœur, à lui, dans un tempo plus saccadé.

Il ne dormirait pas, cette nuit. Puisqu’elle ne bougeait pas, il la défierait, son regard droit posé sur Elle.

Sur le bloc, cela pris la forme de « reprise en main de 21 heures 03 ».

C’est à 2 heures 33 qu’il entama son troisième paquet de café. Il devait bien évidemment consigner ce genre d’informations.

Aussitôt après, alors qu’il était, -déjà- 2 heures 34, il s ‘approcha d’Elle. A quelques centimètres.

Aucune réaction.

Elle s’en foutait, en fait. Oui, c’est ça, il en était sûr, maintenant.

3

11 heures 45.

Non. Non non non, c’est impossible. Il ne pouvait pas, n’aurait pas du, dormir si longtemps. Il n’avait pas le droit. Tout au plus quelques micro-siestes, mais pas une nuit complète. Il fallait maintenant rattraper le coup et remplir le bloc.

Que pouvais t’il avoir fait à 3 heures 42 ? Bu un autre café ? Plausible. Il le nota.

Et à 4 heures 17 ? Et à 5 heures 12 ?

A 12 heures 36-il en était à 9 heures 22- la trappe : Soulève, rabat, il connaissait l’histoire.

Cette nuit lui avait fait du bien. Il culpabilisait mais l’avait presque oublié, Elle.

Elle ? Oui, toujours là.

Dans le silence.

Et son cœur ? Son cœur ? Son cœur ?

Comme ça, sans un souffle, sans un mot.

La procédure d’urgence. Un bouton sur sa gauche. Une pression du pouce. 2 hommes qui arrivent quelques secondes plus tard.

Trop tard. Elle était morte, là, face à lui et sans un mot.

Il faudrait qu’il pense a démissionner. Cette histoire de pile, d’une bêtise profonde, avait ruiné l’expérience et fait passer le Centre de Recherche sur le Temps pour un organisme amateur.

Mais au fond de lui, le professeur Keret en était persuadé. Le week end est beaucoup plus long si on le passe face à la pendule.

Il passa par le vestiaire, pris ses clefs de voitures et remis sa montre.

Il était temps.

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